L’une des personnes qui m’est le plus proche – on peut finir les phrases l’une de l’autre – travaille dans un milieu disons, non pas inamical, mais antagoniste (joli mot pour décrire ce qui va suivre) : elle qui a des valeurs et des convictions très comparables aux miennes bosse au quotidien avec des collègues racistes, sexistes et misogynes.
Concrètement, ça donne Tu m’écartes les CV des arabes hein lors d’un processus de recrutement, mais aussi Vous avez fait quoi cette nuit tous les deux?! quand elle a la malchance d’arriver le matin en même temps qu’un collègue masculin, ou encore, l’inénarrable bonheur de voir les plantes des bureaux rebaptisées du nom d’anciennes collaboratrices (elle attend à ce jour de savoir si elle-même sera appariée à un ficus ou à un yuka).
Lorsque cette alter-ego ose réagir, on la regarde avec l’air de dire qu’est-ce qu’elle a à nous faire iech encore celle-là.
Bienvenue dans mon monde
Quand elle me raconte ces anecdotes, entre le rire (faut rire, sinon on se pendrait) et la consternation, je suis outrée (Mais comment est-ce diantre possible?) et c’est comme si je (re)découvrais à quel point les gens peuvent être cons (le racisme et le sexisme, c’est de la connerie pure, y’a pas de débat). Je vis l’exact contraire au travail. Je suis entourée de personnes progressistes et humanistes, avec lesquelles je peux parler de droits des femmes, montée des extrémismes et changement climatique de manière fluide et naturelle. C’est souvent challengeant intellectuellement (on a parfois des discussions tellement passionnées et passionnantes qu’on en transpire dans les couloirs climatisés. Au lieu de taffer. Une honte). Mais c’est hyper confortable psychologiquement.
Quand j’y réfléchis bien, cet entourage professionnel recoupe largement mon entourage personnel d’aujourd’hui (je côtoie des gens formidables, sache-le). Alors bien entendu, il y a une part de hasard dans la façon dont se constitue un cercle social. Mais ne nous leurrons pas. Souvent, nous nous rapprochons de personnes qui ont le même niveau d’études que nous (je constate par exemple avec un trouble étrange, parce que je n’en ai jamais fait un critère, que quasiment tous/toutes mes ami(e)s ont un niveau d’études équivalent à bac +5). Qui habitent à peu près au même endroit. Qui travaillent dans un domaine équivalent au nôtre ou qui nous parle éthiquement, qui ont des loisirs ou des préoccupations qui recoupent les nôtres. Tous ces points communs font que politiquement, ou au moins humainement, on partage souvent (mais pas toujours) les mêmes valeurs.
Ça n’a pas toujours été le cas pour moi, en tout cas pas de manière si évidente. Je me souviens de conversations animées le midi dans un précédent emploi, où j’avais parfois du mal à faire valoir mes positions féministes (je le faisais pourtant. Avec fougue). Mais en ce moment, j’ai parfois la sensation (et j’en ressens une pointe de honte) de vivre dans une bulle relationnelle. Une bulle hyper commode, où les discussions semblent régulièrement fonctionner en chambre d’écho. Ça ne veut pas dire qu’on est toujours d’accord, loin de là. Ça veut dire qu’on se retrouve largement sur les fondamentaux.
Oups, le monde est hostile et violent, en fait

Ce site en est un peu l’illustration. Je suis là, tranquillement, à déblatérer mes opinions et mes idées, sans personne pour m’interrompe ou me contredire (tu peux le faire en commentaire, mais t’oses sûrement pas). Quand je tenais mon ancien site et que mes articles étaient republiés par la presse, c’était d’ailleurs un choc gigantesque de constater que, contrairement à ma fidèle communauté, tout le monde ne trouvait pas que ce que je racontais était extraordinairement intelligent et/ou intéressant (je me faisais lyncher sur les réseaux des rédactions, pour parler clairement. Faut dire aussi que les gens manquent parfois souvent de second degré).
Pour résumer, ma quasi absence des réseaux sociaux et ce cercle actuel social, professionnel, amical, familial, communautaire constitué autour de moi produisent sur ma personne un biais intellectuel : j’ai l’impression d’être parfois dans un monde préservé des extrémismes et des violences extérieurs (déjà que je suis une idéaliste dans l’âme, ça n’arrange pas mes tares psychologiques cette affaire).
Certaines opinions s’exprimant TRÈS marginalement dans mon quotidien, j’en viens à me demander comment quelqu’un peut sincèrement les avoir (comment peut-on humainement être masculiniste? Comment peut-on décemment être raciste? Comment peut-on dignement trouver que Trump est un homme formidable? Comment peut-on honnêtement être antivax? Qui peut encore être homophobe en 2026 ? Je peux continuer longtemps comme ceci mais j’entrevois que t’en as marre). Si on devait prendre mon entourage en échantillon de sondage, il serait très loin de représenter les intentions de vote à la prochaine présidentielle.
Comprendre plutôt que convaincre
Tu vois sûrement où et comment ça pose problème. Je ne peux pas à la fois radoter et fustiger continuellement les bulles informatives sur les réseaux sociaux (et gnagnagna et gnagnagna) et ne pas comprendre l’enjeu qu’il y a à se couper, même involontairement, des opinions fondamentalement contraires aux siennes dans la vie réelle (évidemment, si c’est pour simplement débattre du fait que le film l’Odyssée est un chef-d’œuvre ou une production négligeable – devine où je me positionne – y’a pas à se mettre la rate au court bouillon).
Les bulles d’opinions en ligne et relationnelles, l’extrême polarisation des idées font que les occasions d’échanger avec des gens qui ont des opinions adverses se raréfient et se complexifient. Souvent d’ailleurs, on fuit comme la peste bubonique ce type de discussion. Parce que ça peut être agaçant. Inconfortable. Voire violent. On peut ressortir de ce type de conversation au mieux exsangue, au pire dégoûté du genre humain.
Or, pour comprendre le monde qui nous entoure, pour comprendre les dangers qui le guettent, il ne suffit pas de proclamer qui a raison ou qui a tort, il ne suffit pas de pointer du doigt les pièges et les raccourcis intellectuels (en donnant parfois au passage le sentiment de les juger). Non, il faut accepter de comprendre les ressorts d’une opinion, même (et peut-être surtout) quand on la combat de toutes ses forces.
Parfois, ce type de discussion est impossible (tu l’auras deviné, c’est le cas pour ma pauvre proche décrite en ouverture d’article) pas forcément par manque d’occasion, parce que la personne en face est fermée au débat, mais parce qu’elle n’a pas les ressources argumentatives pour le mener (Parce que c’est tous les mêmes. Parce que Pascal Praud l’a dit. Parce que je l’ai vu sur TikTok). Encore trop de gens martèlent leur avis sans être capables de l’expliquer en plus de 2 concepts si on les interroge dessus. C’est pourquoi avoir des opinions ne suffit pas (et qu’on peut dire, qu’il faut dire : je ne sais pas). Pour discuter avec quelqu’un qui est en désaccord politique ou humaniste avec nous, il faut que les deux personnes soient informées sur le sujet, qu’elles aient déjà lu un minimum d’analyses croisées sur lui (cf mon article sur l’importance de bien s’informer. C’est fabuleux comme j’arrive à m’auto-promotionner sur ce site).
L’opinion qu’on combat (et qui n’est pas la même suivant les personnes), on la connaît. Et franchement, il faudrait se prendre pour Lady Diana pour croire que la simple fréquentation de notre époustouflante personne et l’expression de notre ébouriffant avis permettrait aux autres d’en changer. On change très rarement l’opinion des gens. Une opinion, c’est plusieurs années de sédimentation, d’influences, de maturation, d’aller-retours.
Ce sur quoi on peut discuter, ce n’est donc pas le point de vue final (quand on part du principe qu’il est irréconciliable avec le nôtre), mais les présupposés dont il découle.
Pourquoi tu crois cette connerie ça? Quel est l’abruti la personne qui t’a conduit(e) à penser ça ? Quelle peur irrationnelle se cache derrière cette position ? (Pas facile de discuter avec quelqu’un qui a des idées opposées aux nôtres. Faut se discipliner. Surtout quand on est électrisé(e) par ce qu’on raconte et persuadé(e) d’avoir toujours raison, comme moi).

Parce qu’il faut bien qu’on vive ensemble
Pas facile, ô non, mais nécessaire et utile. Vivre avec toutes les opinions, on n’en a pas le choix (arf). Faire société avec ceux qui les portent, là on est sur un autre level de citoyenneté, les gars. Alors attention hein. Il ne s’agit absolument pas de tomber dans le relativisme. Toutes les opinions ne se valent pas. Il y a des opinions indiscutablement merdiques (celles qui mettent en danger la démocratie, la cohésion sociale et l’égalité) et des opinions dont le degré de merditude relève de l’appréciation de chacun. Il ne s’agit pas non plus de devenir les meilleurs potes du monde avec des gens qui nous hérissent et de parler des sujets qui fâchent autour d’un apéro dînatoire contraint et forcé.
On parle de garder un minimum de doute méthodologique sur ses propres opinions (exactement ce que je fais dans cet article avec mon questionnement flagellatoire sur ma bulle relationnelle), pour apprendre à accepter le désaccord (même si ça fait grave chier). Peut-être, si le sort t’es favorable, parviendras-tu à déclencher lors d’une discussion impromptue avec un interlocuteur contraire quelque chose qui ressemble chez lui à un doute. À un questionnement. À une remise en question. À une complexification de sa pensée. Peut-être. Parfois, le but peut être simplement de comprendre un peu mieux ce que tu ne comprends pas. De tester tes propres arguments. De maintenir un semblant de relation.
Mouais. C’est déjà compliqué de maintenir des relations avec des gens avec qui on est d’accord. À quoi bon se faire suer à sortir les rames avec ceux qui ne nous comprennent pas, et qu’on ne comprend pas?
- Parce qu’on ne peut pas faire société qu’avec des gens qui partagent nos convictions. Sinon, les autres deviennent Les. Autres. Définitivement. Le terrain du lien possible n’existe plus, il est perdu.
- Parce que si t’as envie de convaincre ton voisin que ses idées machistes, c’est de la grosse daube, faut d’abord essayer de capter son raisonnement pourri.
- Parce que continuer à parler avec quelqu’un qui pense que l’homosexualité, c’est contre-nature, c’est maintenir une frontière entre l’adversaire et l’ennemi et garder toute la mesure nécessaire à la vie démocratique.
- Parce que ça te protège toi. Du confort de convictions trop évidentes. Ça t’aide à te souvenir pourquoi tu crois en ce que tu crois, et à te battre pour.
Notre société ne peut pas être la juxtaposition de groupes qui ne se parlent plus, ou ne font que s’invectiver par commentaires interposés sur les réseaux sociaux.
Ne renonce jamais totalement à discuter, quand c’est possible, avec ceux qui écartent les CV des arabes et donnent des noms de femmes aux plantes.
Tu pourrais, alors que tu as perdu tout espoir, sans même t’en rendre compte, faire germer une mini-pousse, qui donnera un jour une fleur. De plus en plus de personnes basculent vers les extrêmes. La porosité entre le populisme d’extrême-gauche et d’extrême-droite grandit (ça mériterait un article, tiens). Les racistes sont décomplexés. On a honte à leur place. Je veux croire que le mouvement inverse est encore possible.
Et toi, t’es plutôt team bulle relationnelle ou belle-mère raciste ?









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