Tout récemment, j’étais en séminaire (mot qui en jette pour tout simplement dire : en formation, quoi), lorsqu’une formatrice nous a un peu secoués (c’était après la pause déjeuner) en nous posant cette question-qui-tue :
Que répondez-vous à un interlocuteur (ou une interlocutrice, idiote utile, ça existe – elle a évidemment pas dit ça, la formatrice, mais j’ai pas pu m’en empêcher) qui vous demande Et pourquoi qu’on fait une politique publique de lutte contre les violences faites AUX FEMMES, hein ? Les hommes aussi sont victimes de violence!
Mais oui, que répondre, je te le demande ?
Personnellement, à cet instant fatidique, j’avais entamé la digestion de mon burger végé du midi et j’étais totalement incapable de sortir le moindre argument (Gné?). En revanche, j’ai chastement écouté la réponse. Réponse qui était exacte, mais trop peu étoffée à mon goût (c’est que je deviens exigeante, en plus). La question de l’interlocteur fictif me restant en tête, j’ai décidé de faire de plus amples recherches et de t’en livrer les fruits, ici-même. Ainsi armé(e), tu auras peut-être l’occasion de clasher au sous-sol (expression tombée en désuétude chez la Gen Z, mais que j’affectionne) un interlocuteur, bien réel cette fois. Ne me remercie pas.
Oui, les femmes sont victimes de violence
Et pas à moitié.
En 2024 (dernières stats dispos), les forces de sécurité ont enregistré 272 400 victimes de violences commises par un partenaire ou ex-partenaire (c’est à dire, de violences conjugales). 84 % des victimes étaient des femmes et 85 % des mis en cause étaient des hommes. Donc les hommes victimes de violences conjugales représentent environ 15% des victimes.
Attends j’ai pas fini.
En matière de violences intrafamiliales physiques et/ou sexuelles, les femmes représentaient 79 % des victimes en 2023, selon l’Insee. Les violences intrafamiliales, c’est toutes les violences commises au sein de la famille (par un parent, enfant, frère, cousin, grand-parent, conjoint…on choisit pas sa famille, qu’ils disaient).
Oui, les hommes sont AUSSI victimes de violence
Et pas à moitié.
Les violences physiques hors sphère familiale sont surtout subies par les hommes. Kéke ça veut dire? Bah que les hommes se font rétamer la gueule dans le métro. Dans un bar. Dans la rue. Par un inconnu. Un pote (ça arrive, me demande pas comment ni pourquoi). Un voisin. Une connaissance. Sur 10 violences de ce type, 7 concernent les hommes. On est loin de la stat marginale.
Les hommes sont donc bien victimes de violences (majoritairement physiques). Ils ne s’incarnent pas toujours en auteurs. Mais les femmes représentent tout de même 30% des victimes de violences hors sphère familiale.
La conclusion, tu l’as déjà devinée, et je vais la faire simple :
Dedans, les victimes sont majoritairement des femmes.
Dehors, majoritairement des hommes.
Tout dépend du contexte, donc. Parce que les violences sont, hélas, inépuisables et protéiformes (physiques, psychologiques, économiques, sexuelles, familiales…) et n’ont pas toutes la même fréquence ni la même répétition, ni les mêmes auteurs et victimes.

Alors pourquoi une politique « réservée » aux femmes ?
Bon, si tu me lis avant de dormir, à moitié réveillé(e) le matin, ou dans les transports avec quelqu’un qui mâche la bouche ouverte à côté de toi : concentre-toi. C’est le moment où je vais introduire un mot un peu chiant, un peu galvaudé, mais hyper important pour pouvoir répondre à la question sus-posée : SYS.TÉ.MIQUE (quelle horreur, j’en frissonne).
Certaines violences concernent de manière disproportionnée les femmes. Sont commises de manière disproportionnée par les hommes. ET EN PLUS, se produisent dans des contextes disproportionnellement répétitifs (conjugaux – sexuels – conjugaux – sexuels – conjugaux…). C’est pas juste des dizaines de milliers d’histoires individuelles juxtaposées et indépendantes (le voisin qui a tabassé parce qu’on a rayé sa voiture. Le pote qui a frappé parce qu’il était bourré. Les inconnu(e)s qui en sont venu(e)s aux mains dans le métro parce que X a poussé Y).
C’est systémique.
Ça veut dire que la production et la répétition des violences faites aux femmes sont la résultante de la conjonction de tout un tas de facteurs comme :
Les normes sociales : Un homme doit écarter les jambes quand il s’assoit, être tout plein de muscles, dominant, entreprenant et sexuellement (très) actif. Une femme doit croiser les jambes, être douce, conciliante, séduisante, discrète et attentionnée. Difficile de repérer des comportements coercitifs avec une telle distribution des rôles.
Les rapports de pouvoir : argent, logement, position professionnelle, force physique, aisance administrative ou matérielle, soutiens familiaux ou amicaux…. Dans une relation violente, les ressources peuvent devenir des possibilités d’action : contrôler, isoler, menacer, imposer…
Le contrôle du corps et de la sexualité : l’injonction à la virginité (oui, je le mets en premier car ce doit être un COMBAT FÉMINISTE, j’en ferai sûrement un article un jour), le contrôle des sorties et des fréquentations, la pression pour obtenir des rapports sexuels, le refus d’une contraception…Le contrôle du corps et de la sexualité a TOUJOURS visé les femmes (‘tention je commence à me vénère).
La banalisation ou la minimisation : certains comportements violents sont encore socialement vus comme rhhhooooo, pas bien graves. Il contrôle tes vêtements ? Il est juste jaloux. Il t’humilie ? C’était juste une dispute de couple. Il surveille ton téléphone ? Faut le comprendre, il a déjà été trompé. Il te fait des allusions sexuelles répétées ? Oh, c’est bon, il est lourd mais c’est juste de la drague.
Mais not all men, quoi !
Et là, Jean-Yanis ou Roberto-Paul interviennent : Ouais, bah c’est bon, tous les hommes sont pas violents! J’me sens pas concerné par tout ça! J’ai jamais eu ce genre de comportement, JAMAIS! #notallmen, quoi!
Mais mes petits cocos (oui, je parle comme une mamie de 80 ans dans ces cas-là), vous déplacez le sujet. C’est comme si je vous disais : La majorité des accidents de la route impliquent des voitures et que vous me répondiez avec un air outré : Ah bah d’accord, alors ça veut dire que toutes les voitures ont un accident ! Not all cars, merde! Voilà.
Personne ne vous a demandé Est-ce que tous les hommes sont violents ? On a plutôt posé une question en ces termes : Pourquoi les violences conjugales et sexuelles existent et pourquoi sont-elles aussi genrées ?

Si t’es un mec bien, t’es pas responsable de ces violences, t’as parfaitement raison. Mais c’est pas parce que t’as jamais été violent avec une meuf que t’es pas concerné par ce qui arrive à la majorité des meufs.
C’est pas parce que les hommes sont aussi victimes de violences qu’il n’existe pas un phénomène massif, répétitif et structurel visant les femmes. Et c’est bien pour cette seule et unique raison qu’il existe une politique publique et des moyens associés « réservés » aux femmes victimes (What a privilège, on a presque envie d’en être, dis donc).
Une politique publique n’est pas décidée par des gens tout là-haut pour répondre à une compétition : et c’est kiki souffre le plus dans c’pays, hein? Elle est là pour apporter des réponses particulières à des mécanismes particuliers. C’est exactement la même chose pour les enfants ou les personnes en situation de handicap. Ce n’est pas parce les adultes et les personnes valides peuvent aussi morfler leur race qu’il ne faut pas dédier aux plus vulnérables des moyens spéciaux.
Et si on réfléchissait plus loin ?
Pour ne rien te cacher, depuis que j’ai commencé mon nouveau boulot, mon cerveau, en fin de journée, est plus apte à regarder Emily in Paris, L’amour est dans le pré ou Mariés au premier regard qu’à lire un article un tant soit peu fouillé, ou une émission d’investigation.
Tu salueras donc l’intense effort intellectuel que je daigne faire pour clôturer cet article avec panache.
Vois plutôt. La prévention des violences faites aux femmes rejoint de manière assez incroyable, mirifique et opportune la prévention de la violence chez les hommes.
Par quel heureux miracle ?
Parce qu’ils permettent tous deux de lutter contre les stéréotypes qui entretiennent et légitiment la domination masculine.
Ériger en modèle un homme qui accepte d’être vulnérable, qui apprend à exprimer ses émotions sans avoir à intimider ou à agresser l’autre, qui construit des relations (amicales, filiales…) qui reposent sur la douceur et la confiance, qui n’a pas peur de demander de l’aide ou qui prend soin de ses proches, c’est réduire la tolérance envers la violence à toutes échelles.
Éduquer en ce sens les garçons, c’est rendre service aux hommes comme aux femmes. Faire reculer les normes masculinistes et violentes, c’est permettre aux hommes et aux femmes de vivre des relations plus saines, plus libres et plus équilibrées.
T’es pas convaincu (je mets pas l’adjectif au féminin car je sais que toi, tu es convaincue) ? T’inquiète, j’ai l’argument ultime, hors cadre violences mais en plein dans le cadre domination/inégalités : en couple, plus un mec prend sa part des tâches ménagères et parentales, plus sa meuf a envie de faire l’amour. Bah oui, il réduit la charge mentale, du coup elle est plus détendue, du coup elle pense plus au sexe. Tu as bien compris : plus un couple est égalitaire, plus il est épanoui (sexuellement).
Mais dites-moi pas qu’c’est pas vrai.
Monsieur (ou madame-idiote-utile), rien que sur le plan relationnel et relativement à ta place dans cette société, tu as TOUT à gagner à être ou devenir féministe et à faire tiennes les initiatives contre les violences faites aux femmes. Ma dernière phrase, j’en suis sûre, a achevé de t’en persuader (très prosaïquement, j’ai d’ailleurs toujours pas compris comment ces crétins de mascus peuvent espérer pécho/gérer/garder une fille digne de ce nom. Ils rament à contre courant, dégoûtent toute meuf normalement constituée mais sont contents d’eux-mêmes).
Tu as donc tout à gagner à comprendre et soutenir les politiques publiques qui luttent contre les violences faites AUX FEMMES. Parce qu’ainsi, tu luttes aussi, en partie bien-sûr mais de manière certaine, contre les violences chez les hommes.
Pas besoin de match pour savoir qui souffre le plus quand on rame dans la même direction.









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