Je te préviens d’emblée : j’ai des racines et des gènes belges. Mes arrière-grands-parents étaient belges, ma grand-mère paternelle portait un nom flamand, mon nom de famille est aussi répandu en Belgique que Dupont en France et j’ai vécu toute mon enfance et adolescence à 10 minutes de la frontière. Tu seras donc indulgent(e) quant à mon inclination à aller régulièrement fourrer mon nez du côté du plat pays. Ça donne une petite coloration exotique à ce site, nan ?
Je te l’apprends peut-être, mais la Belgique francophone, en plus de rendre le vote obligatoire, fait un truc ouf et inédit en Europe : elle applique depuis 30 ans (!) un cordon sanitaire médiatique. Ouais, ils ont des cojones, les belges.
C’est-à-dire que, partant du principe que les propos racistes, LGBTphobes, antisémites et discriminatoires sont, non des opinions, mais des délits dans toute démocratie qui se respecte (ne laisse jamais personne te dire le contraire), il est nécessaire de bloquer toute visibilité des dits propos dans le débat et les médias publics.
Concrètement, ça donne ceci : Le discours de Trump diffusé avec 2 minutes de décalage. L’extrême-droite (qui a porté, ou porte en étendard les délits sus-cités) jamais invitée sur les plateaux télé en direct. Pas de débat en direct avec l’extrême-droite. En différé, c’est possible, le temps de cadrer les propos et les interventions. Ce n’est pas une question d’extrémisme (ce qui impliquerait d’exclure de facto l’extrême gauche également – ça peut arriver, au cas par cas) mais une question de respect du cadre légal. Complètement azimuté, vu d’ici.
Et surtout, très vite, cette dinguerie appelle à se poser la sacro-sainte question de La Liberté d’Expression. Ouais, j’ai mis du gras et des majuscules, pour montrer que c’est important, surtout en France.
Comment on fait en France, déjà ?
En France, on est moins anticonformistes que les belges, hein. On rigole pas trop-trop avec le pluralisme de l’information, c’est même un principe constitutionnel. Les partis extrémistes sont régulièrement, voire tout le temps (coucou CNews) invités sur les plateaux télé ou dans des émissions sur YouTube. En France, à l’inverse de la Belgique, il n’existe aucun accord collectif entre les rédactions, chaque média décide de qui il invite, pour le meilleur et pour le pire.
La fameuse phrase « on ne débat pas avec l’extrême-droite, on la combat » semble venir d’une autre époque, quasiment le Moyen-Âge, tant elle paraît totalement dépassée, au sens propre, dépassée par la réalité : l’extrême-droite, en France, représente aujourd’hui environ 1 électeur sur 3. Difficile, dans ce contexte, de ne pas respecter le pluralisme démocratique et de justifier l’exclusion systématique de parti(s) à qui des millions de citoyens donnent leur vote. Les gens hurleraient à la censure.
Les partis d’extrême-droite français sont ainsi devenus, peu à peu, des acteurs comme les autres de l’échiquier politique. On prend l’habitude de les voir, çà et là, surtout là. Leur présence, leurs positions et même leurs discours deviennent banals. Ils ont accès à des audiences massives, et leurs idées, bien que contestées plus ou moins énergiquement ou mollement par leurs détracteurs, circulent, imprègnent.
Elles circulent tellement, d’ailleurs, que les thèmes portés (en vrac, l’immigration, l’immigration, l’immigration, l’immi… euh, pardon, il y a aussi la sécurité, l’identité et la climatisation) en viennent à structurer l’agenda des autres formations politiques, qui semblent parfois faire une chenille digne des mariages des années 80 derrière ces sujets.

C’est ce qu’on appelle la normalisation ou encore la fenêtre d’Overton : une idée qui paraissait auparavant choquante, inimaginable ou nauséabonde peut devenir acceptable, à force d’être évoquée, reformulée de manière gentillette, non outrancière, même par des gens qu’on n’aurait pas dit comme ça qu’ils auraient dit ça. On passe ainsi sans s’en rendre compte, en quelques années, de C’est des fous-furieux dangereux à ils n’ont pas tort et enfin ils disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Tu l’auras deviné, la fenêtre s’ouvre grave et en ce moment, y’a beaucoup de courants d’air. Dernier exemple brûlant en date : l’adoption toute récente de la loi sur la présomption de légitime défense par les forces de l’ordre, une vieille proposition bien rabougrie de Le Pen père ayant trouvé une seconde jeunesse.
Alors oui, tu as raison, le débat permet la contradiction et parfois, dans des instants de grâce trop rares, de fragiliser certains discours. Quand c’est vraiment très (trop) gros, ça passe pas, y’en a même qui se sont ridiculisé(e)s à ce petit jeu (souvenir ému du débat des élections présidentielles de 2017).
Mais le plus souvent ça donne des échanges qui n’en sont pas puisqu’ils jouent sur l’affect, les peurs et les émotions, des fakes news en veux-tu en voilà, l’instrumentalisation de faits divers, des formules à la mord moi le nœud et des réponses simplistes à des problèmes complexes, balancées comme des uppercuts qui atteignent leur cible (toi, moi, nous) et qui nécessitent des heures à expliquer, réfuter et déconstruire.
Tu vas me dire qu’en Belgique, ils font mieux que tout le monde, hein ?
En tout cas, ils font différemment.
Les partis qui banalisent ou tiennent des propos racistes, homophobes, antisémites ou discriminatoires sont tout simplement hors-cadre, hors-champ, et ce, depuis que l’extrême-droite a fait une percée électorale il y a plus de 30 ans. Alors bien-sûr, ça ne se fait pas au doigt mouillé. Les programmes, les tracts, les déclarations sont analysés en amont de chaque scrutin, les discours ambigus décortiqués par des spécialistes et des observatoires dédiés. Les directeurs de l’information sont ensuite informés de la sentence, comme à Kho Lanta, les rédactions ayant toujours le dernier mot.
Les belges partent donc du principe que les partis extrémistes sont dangereux pour la démocratie par essence. Ils estiment qu’il n’est pas nécessaire d’attendre une saillie réelle médiatique raciste ou homophobe pour réagir : ils s’en protègent par anticipation et par précaution.
Ciblant à l’origine l’extrême droite, la démarche a récemment été étendue à un parti islamiste qui remettait en cause l’égalité femmes-hommes.
À la télé, à la radio, on voit moins et on entend moins ces groupes, en tout cas pas en direct. Quand on les voit ou qu’on les entend, y’a tout un tas de gens rassemblés tout autour de la table avec des lunettes d’intellos, des mines sérieuses et des airs pénétrés pour replacer les propos dans leur contexte, les analyser et les mettre en balance.
Le résultat, c’est qu’évidemment, les partis extrémistes ne peuvent pas se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas : des-gens-comme-tout-le-monde-après-tout. Les belges vont plus facilement crier Au Loup ! quand ils sont confrontés à leurs propos, ils vont davantage se méfier et ne pas accepter les bonbons qu’on leur propose.
Et ça marche, au moins ?
Ça a l’air de marcher. C’est assez facile de s’en rendre compte : en Wallonie (la Belgique francophone), là où le cordon sanitaire médiatique existe, les scores de l’extrême-droite sont bien plus faibles qu’en Flandre (la Belgique flamande), là où il n’y a pas de cordon sanitaire médiatique. Et pourtant, les indicateurs socio-économiques y sont plus dégradés (les flamands sont plus friqués, pour parler clairement). Il faut dire que les belges francophones couplent parfois le cordon médiatique au cordon politique (pas d’alliance politique avec les extrêmes), ce qui crée une sorte de dôme bouclier intergalactique digne des 7 boules de cristal de DragonBall.
Faut nuancer, néanmoins (faut toujours nuancer, de manière générale)
Il n’y a pas d’études qui prouvent que le cordon médiatique est à lui seul, l’arme ultime qui permettrait de résoudre tous les problèmes et les questions existentielles de ce bas-monde, tels que la coriandre a-t-elle vraiment un goût de savon (moi, je dis que non) et Rose et Jack auraient-ils pu tenir ensemble sur cette foutue porte du paquebot Titanic (je ne tranche pas, trop polémique).
En effet, les élections sont influencées par tout un tas de trucs allant de l’économie, l’actualité, au fonctionnement des institutions et les menus de la cantine du boulot (quoi, t’as loupé mon premier article ?). Le cordon médiatique ne peut être considéré isolément. Ce serait trop simple, et rien n’est simple dans nos existences fugaces et tragiques, hélas.
Les réseaux sociaux (toujours eux, ils sont partout) ont rebattu les cartes : même si la télé et la radio boycottent les extrêmes, ceux-ci peuvent très bien utiliser les canaux TikTok, Instagram et YouTube pour diffuser leurs discours, et ils ne s’en privent pas. D’ailleurs, l’extrême-droite progresse en Belgique wallonne. Doucement, mais sûrement.
L’invisibilisation peut provoquer un contre-effet, valable aussi en France d’ailleurs : la victimisation. Les partis exclus du champ médiatique se présentent volontiers comme ployant sous le joug d’un système dictatorial digne de la Corée du Nord. Les victimes réelles ou supposées suscitant naturellement la compassion, les citoyens peuvent avoir tendance à considérer les extrêmes avec davantage de sympathie, annulant les effets escomptés du cordon médiatique. Le cordon médiatique belge subit de fait de plus en plus d’attaques mais tient bon la barre.

Pourquoi elle nous raconte tout ça, la madame ?
Pour te faire réfléchir. Évidemment, il est totalement impensable, aujourd’hui, en France, de ne pas donner de tribune médiatique aux partis extrémistes (je dirais même : il est trop tard, il aurait fallu avoir les cojones des belges il y a 40 ans). Mais on continue tout de même à pratiquer un cordon médiatique en France et à l’étranger. À la différence des belges, on le fait non pas pour les extrêmes, mais pour les extrêmes des extrêmes (ou, dit de manière différente : des extrémistes qui s’assument).
Des hurluberlus (ouais, j’avais envie de caser ce terme, laisse-moi kiffer) haineux catégorie +++ level 5 (homophobes, anti-musulmans, racistes, antisémites, islamistes, y’en a pour tous les goûts) ont été ainsi bannis de plateformes ou des réseaux sociaux (Soral, ou Dieudonné en France, pour ne citer qu’eux). C’est bien que les belges ne sont pas si perchés que ça et qu’il subsiste encore un réflexe partagé de protection de notre si fragile bien commun : la démocratie.
À l’heure où l’extrême-droite progresse inexorablement en Amérique Latine, garde à l’esprit ceci : la démocratie porte en elle les germes de sa propre destruction. On le sait parce que, contrairement à ce que disent certains, si, si, on a déjà essayé les partis extrémistes (c’était il y a un moment, les gens oublient, malheureusement). On sait qu’ils utilisent les règles du jeu démocratique pour imposer leurs règles non démocratiques. Et nan, ils ne font pas ça par hasard, par accident ou par amour sélectif du genre humain. La liberté peut être utilisée contre la liberté. La majorité peut menacer des droits fondamentaux. Le populisme et l’information/la désinformation peuvent diffuser des idées qui fragilisent nos règles et nos institutions.
Les belges l’ont parfaitement compris. À nous de ne jamais l’oublier.






Laisser un commentaire