Sommes-nous vraiment mieux informés qu’avant?

11 septembre 2001, environ 20 heures. Je rentre de ma journée au lycée et de mon cours de danse en métro. Mon frère, fraîchement labellisé jeune conducteur et grand seigneur, vient me chercher à une station en 205 rouge – sans direction assistée. A peine suis-je assise sur le siège passager qu’il me saute quasiment au visage en s’écriant : « T’as vu ce qui s’est passé aux US? »

Euh, non.

Non seulement je n’ai rien vu, mais rien su ni rien entendu.

J’ai traversé cette journée entière du 11 septembre 2001 dans l’inscousciance et l’ignorance les plus complètes, après avoir croisé des dizaines d’adultes et d’ados, changé de lieux et pris les transports.

La génération Z qui me lit peut-être doit ressentir un mélange de pitié (Wesh, ma phobie, les pauvres en vrai) et d’ahurissement (Mais genre, cette dinguerie, ils faisaient comment avant?). C’était il y a 25 ans. Les portables étaient à clapet, internet tissait tout juste sa toile et les réseaux sociaux n’existaient pas.

C’était notre monde. C’était un autre monde.

Dans cet autre monde, l’information était la chasse gardée de la télévision, la radio et les journaux. Chacun attendait gentiment et stoïquement les deux grands rendez-vous de la journée, le 13 heures (si on avait la patience de supporter la rubrique maison de retraite et chiens écrasés) et le graal de l’info, le 20 heures. Des originaux écoutaient la radio ou achetaient carrément les journaux papiers, ceux qui vous demandaient d’avoir une envergure de bras de 3 mètres 50 à l’ouverture et vous faisaient ressembler à un vieil enquêteur aux cheveux gras quand vous le dépliiez.

Aller chercher l’information demandait un effort, ou du moins une qualité trop rare : de la ponctualité. Aller chercher l’information pouvait aussi, le cas échéant, nécessiter que vos ieuv vous aient abonné(e) à la bibliothèque et d’avoir les moyens de se payer l’achat de périodiques.

Bref, l’info ne venait pas à nous, on venait à l’info.

Dans ce contexte, les rédacteurs en chef, les éditeurs et les journalistes pouvaient être perçus comme des chamans surpuissants qui décidaient de ce qui était important et de ce qui méritait d’être oublié. Mais surtout, ces druides souvent instruits et éclairés faisaient quelque chose d’absolument incroyable, que dis-je, d’inouï : ils hiérarchisaient l’info.

Et internet fut

Oui, oui, on sait, on a été naïfs. Idéalistes. Mettez-vous à notre place. En 2000, après avoir attendu 15 minutes que la ligne téléphonique daigne nous connecter à grands renforts de bruits ressemblant à s’y méprendre à des ongles crissant sur un tableau noir, nous avions l’univers à nos pieds. Un accès global au savoir. Des sources infinies à portée de main. Des points de vue variés. Des groupes auparavant invisibles mis en lumière. La possibilité de naviguer d’une provenance à l’autre. Tout cela a bien eu lieu. Nous étions les kings of the world, nous deviendrions plus intelligents, plus beaux, nous vaincrions le cancer et la faim dans le monde.

Et puis ils sont arrivés : l’actualité en continu. Les réseaux sociaux. Les notifications. Les newsletters, les breaking news, les podcasts, les vidéos, les blogs, les vlogs. Au début, on ne s’est pas méfié, on s’est même dit que tout ça, c’était quand-même vachement plus démocratique, puisque tout le monde devenait producteur et/ou consommateur d’info . Peu à peu, on a eu l’impression d’être légèrement, puis franchement bombardé. Aujourd’hui, on a accès à l’info partout, tout le temps, n’importe comment et immédiatement. 500 titres par jour, allant de Maeva a quitté la villa des coeurs brisés à La banque mondiale prévoit une croissance de 2,5% au 3ème trimestre.

Alors, la question que je vais te poser, accroche-toi, est la suivante : est-ce qu’on sait davantage de choses, ou est-ce qu’on suit simplement plus d’évènements (y’a du niveau sur ce site, hein) ?

Crimes sexuels sur les enfants, mort de Loana, grands conflits internationaux, retour de la loutre des rivières à Trifouillis-les-Ostrevents, canicules, victoire du PSG à la Ligue des Champions, réforme des retraites, tennisman qui bouscule une ramasseuse de balles et changement d’heure (au fait, on dort plus ou on dort moins cette nuit ?) : voilà un aperçu des contenus auxquels tu peux être exposé(e) chaque jour. Et encore. Je ne liste que les sujets en eux-mêmes. Je t’épargne les commentaires et les réactions de @liloumavie et @bikelife47 qui font qu’en plus des infos brutes, tu reçois les émotions, opinions et (pseudo) analyses qui s’y rapportent et que le fond peut s’y diluer.

Comment faire le tri dans tout ce foutoir digne d’une chambre d’adolescente qui choisit sa tenue pour une soirée ? Comment distinguer l’utile de l’accessoire, voire de l’insignifiant? Comment interpréter tel ou tel fait ?

Surinformation : la grande dilution

Chacun a sa propre stratégie pour surfer plus ou moins élégamment sur cette déferlante, surnager, ou ne pas s’y noyer : checker rapidement les titres histoire de « se tenir au courant », déposer son cerveau entre les mains des algorithmes et les laisser faire le travail, s’abonner, à l’ancienne, à un ou deux médias maximum, voire, pour d’autres : tout couper. Blackout.

Si tu es toujours là, tu dois te dire : Mouais. Et en quoi ça pose problème, franchement? Les gens s’informent, c’est déjà mieux que rien. Et puis chacun fait ce qu’il veut de son c..euh, cerveau, nan? Certes. Mais (attention, nous arrivons au point culminant de cet article) :

La surinformation peut affaiblir le débat public, la participation citoyenne et donc, la démocratie. Tragique, tu en conviendras.

Si les gens évitent l’actualité, la consultent de manière ultra-parcellaire ou s’informent en suivant les opinions sur les faits plutôt que que les faits eux-mêmes (relis-bien ce dernier bout de phrase, il résume notre époque), une catégorie d’info va gagner par KO : les infos simplistes, émotionnelles ou polarisantes. Parce que oui, le cerveau est une grosse feignasse et se dirige spontanément vers ce qui lui demande le moins d’énergie : des sujets simples (la mort de Loana plutôt que le conflit israélo-palestinien, au hasard) et des opinions et analyses pré-mâchées et prêtes à régurgiter (par de vrais experts ou des experts auto-déclarés).

Quand l’espace et le temps sont saturés, que tout se vaut, que toutes les informations nous arrivent sur le même plan et par le même canal, les fausses actualités se repèrent moins facilement, parce que les sources fiables (mais si, tu sais, celles qui vérifient leurs infos avant de les poster, celles qui préfèrent ne pas jouer sur l’émotion mais attendre quelques jours pour publier une vraie analyse) sont moins visibles et moins crédibles.

Quand les algorithmes et les plateformes t’abreuvent et personnalisent les contenus pour que tu te sentes parfaitement bien au chaud et surtout, surtout, jamais dérangé(e) dans ta petite bulle informationnelle, c’est ton prochain et toi qui n’avez plus toujours, ni partout, de références communes nécessaires au débat (pour débattre, il faut un socle partagé et minimal de repères).

Moins d’info, plus de cerveau

Après avoir lu ces percutantes révélations, tu te sens sûrement pris d’une pulsion de grandeur intellectuelle irrésistible, qui te donne envie de t’abonner à Courrier International, Le Gorafi, Astrapi et les Echos réunis, de visionner d’affilée les 50 derniers 28′ d’ARTE, de te faire créer un badge d’accès VIP à la Bibliothèque Nationale de France (la BNF, pour les intimes) et de t’acheter un mug bien ringard estampillé Remue-méninges (j’ai vérifié, il n’existe pas, mais tu peux toujours le créer si l’envie t’en prend). Hélas, nos journées ne font que 24 heures et tu dois, comme tout à chacun, conduire le préado chez l’orthodontiste/scroller sur Snapchat/préparer la salade de riz pour ce soir/ aller à ton cours de crossfit (rayer la mention inutile).

J’ai une bonne nouvelle pour toi :

Pour s’informer mieux, s’informer moins semble être gagnant.

Contre-intuitif, mais implacable et possible même dans une salle d’attente, en coupant des tomates cerises (ouais, je coupe mes tomates cerises en 2 dans mes salades, ça te pose un blème?) ou en faisant des squats sautés (en scrollant sur Snapchat, je ne me prononce pas) :

  • Plutôt que de compulser 10 titres d’actualité, lire un article/regarder une vidéo qui intéresse, entièrement, en pleine conscience (exactement, comme la méditation).
  • Plutôt que de s’abonner à des myriades de comptes qui commentent l’actualité, suivre quelques sources primaires (là où l’information jaillit!) qui la filtrent, la hiérarchisent et l’analysent. Comme ça, on distingue les opinions des faits.
  • Avant de se jeter sur un contenu qui semble croustillant (rhoooo, ça va, on l’a tous fait!), se poser la question : cette information va-t-elle vraiment glow up ma life? Et d’abord, d’où qu’c’est qu’ça vient? Sources vérifiées (réputation, auteur, date…) = fake news évitées.
  • Plutôt que de s’abonner à 25 comptes d’information, bref, de multiplier les sources, les diversifier (nan, désolée, c’est pas pareil) : lire moins de titres, mais de médias représentant différents courants de pensées, nationaux et internationaux, écrits, télévisés, numériques…ça permet de varier les points de vue et de se forger son opinion tout(e) seul(e) comme un(e) grand(e).

Je n’applique évidemment pas moi-même tous ces mantras. Mais je les garde en tête. Tout ceci ne fera pas de nous des prix Nobel, mais peut-être des citoyens un peu plus éclairés, un peu plus rationnels, un peu plus concernés. C’est notre liberté. Exerçons-la.

Et toi, tu t’informes comment ?

Si tu as des sites ou des pratiques méditativo-informationnelles à conseiller, fais-les péter dans les commentaires!

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