Quand j’ai écrit cet article il y a plusieurs mois, j’avais confiance en la vie. La pétition contre la loi Duplomb avait été signée à l’été 2025 par plus de 2 millions de personnes en maillot de bain-claquettes et un débat allait se tenir à l’Assemblée Nationale. Je tenais là l’illustration parfaite, éclatante, écrasante, que l’engagement numérique peut aboutir à…des bitoniaux institutionnels. Parfois. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et j’ai été obligée, condamnée même, à mettre cet article à jour. Preuve de mon sérieux de chroniqueuse lifestylepublique, s’il en est.
L’engagement numérique, c’est une expression qui sonne un peu austère, respectable, très citoyen, quoi. Et pourtant, elle recouvre des réalités bien différentes. Du like mou peu convaincu jusqu’à la signature guerrière et presque religieuse. De la pétition tombée dans l’oubli aussitôt créée jusqu’à celle qui va mobiliser les foules comme pour choper une place à un concert de Bad Bunny (j’ai réussi, bande de rageux).
Allez viens, je t’explique tout.
Signer, liker, partager : la révolution du canapé
Aaaaaah, comme il semble loin le temps où, sandwich à la main et miettes au coin de la bouche, tu te faisais stopper en pleine course, devant un feu rouge, par un représentant de la Croix Rouge ou de Greenpeace. Ce dernier te demandait avec un air désespéré de bien vouloir apposer ta royale griffe en bas d’une page chiffonnée et battue par les vents. Tu t’exécutais gauchement, après avoir écouté à moitié les savantes explications de ton interlocuteur, en terminant plus ou moins proprement ton triangle thon-mayonnaise.
Désormais, en tant que citoyen(ne) mobilisé(e), tu signes ou likes numériquement, c’est-à-dire tranquillement, le dos bien calé par un coussin et les jambes allongées sous le plaid du canapé (si tu me lis par temps de canicule, visualise-toi plutôt les pieds dans une bassine de glaçons).
C’est qu’entre-temps, de nombreux outils ont fait leur apparition : pétitions en ligne (Change.org, myPetition.org, même l’Assemblée Nationale s’y est mise avec petitions.assemblee-nationale.fr) , plateformes, applications citoyennes (Agora), mais aussi les bons vieux blogs et forums, et surtout, surtout : les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux sont devenus une caisse de résonance des initiatives citoyennes et le moteur de leur visibilité.
Eh bien figure-toi qu’en matière d’engagement numérique, visibilité ne rime pas forcément avec célébrité, eh non. Certes, de nombreuses initiatives sur internet sont encore lancées par des militants légendaires ou des politiciens de premier plan. Mais d’illustres inconnus tirent parfois leur épingle du jeu. Les femmes se souviennent ainsi avec émotion de cette étudiante de 19 ans qui, un beau jour de 2015, a réclamé, sans crier gare et avec succès que la composition des tampons soit rendue visible sur les paquets (#sororité #mago #badass). La pétition contre la loi Duplomb a également été lancée par une étudiante (#badass encore, bah ouais). Tout récemment, la pétition contre la présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, qui a rassemblé plus de 700 000 signatures, a aussi été initiée par un citoyen (presque) ordinaire.
Quand Internet fait (parfois) bouger les lignes
Ces initiatives citoyennes remarquables et inattendues ont mis en lumière la capacité d’impact réel et les avantages d’un engagement à portée de clic. Plus besoin d’errer sans fin sur internet pour obtenir l’information, cette dernière vient souvent à toi, comme par magie, par le biais des partages et des likes via les réseaux sociaux.

Plus accessibles et visibles sur les réseaux, les causes défendues deviennent facilement aussi virales qu’une épidémie de gastro en plein mois de janvier dans le RER A et permettent ainsi des participations à grande échelle.
L’engagement, par le biais du numérique, peut devenir plus efficace. Il permet un dialogue plus direct entre les citoyens et les décideurs, qui peuvent être interpellés sans intermédiaire, s’ils veulent bien se laisser interpeler, les bougres. Les syndicats peuvent se saisir d’une pétition à succès ou d’une consultation publique pour apporter plus de poids et/ou d’arguments à leurs négociations avec les représentants du pouvoir. Des sujets étonnants peuvent émerger (personne n’avait vu venir la question des tampons de la meuf badass, par exemple), et faire avancer des problématiques spécifiques qui seraient restées, sans cela, dans les égouts des priorités publiques (les tampons, les politiciens s’en tamponnent, normalement. Oui, je fais dans le jeu de mot, désormais. Faut ratisser large pour avoir de l’audience).
Ce mode de mobilisation peut aller plus loin et devenir carrément décisif pour la vie démocratique. Largement relayée sur les réseaux sociaux, la pétition contre la loi Duplomb aura permis, après 2 millions de signatures, la tenue d’un débat à l’Assemblée Nationale. Le Conseil constitutionnel, à l’époque, a censuré l’article 2 de la loi, et avec lui la possibilité de réintroduire l’acétamipride, nom barbare d’un pesticide contesté.
Bon. Pour info, depuis, des députés et des sénateurs se sont assis bien confortablement sur cet héritage mobilisateur et ont réintroduit ce méchant pesticide, l’air de rien, caché au milieu d’une loi intitulée Loi d’urgence agricole. C’est vrai que ce nom passe plus inaperçu que loi Duplomb 2.
Oui, je sais (soupir). Si t’as signé la pétition contre la loi Duplomb, mon article doit te sembler affreusement ironique et tu dois surtout avoir l’impression d’être pris pour un con. En France, contrairement à la Suisse, ou encore à l’Italie, faut que la pleine lune se soit levée en Gémeaux et que les flux magnétiques se synchronisent en Mercure par une météo orageuse mais pas trop, pour qu’une consultation citoyenne ait une chance d’aboutir à un truc ressemblant vaguement à un processus législatif. Pour résumer, en France, la pétition est un outil d’interpellation politique. Pas plus. Fais ton deuil.
Mais quand-même : la pression citoyenne aura été capable de faire bouger les lignes, d’influencer -momentanément, arf, mais tout n’est pas perdu– les décisions, de forcer les politiques à prendre position. À l’époque, on a même pu naïvement se croire puissants, en tant que citoyen(ne). Y’avait une sorte d’élan commun, c’est si rare, hors coupe du monde de foot. C’en était presque émouvant. Souvenons-nous avec une pointe de frisson que cette pétition aura collectivement montré aux politiques que, à l’opposé des discours ambiants, les gens n’en ont pas rien à foutre de l’écologie.
L’engagement numérique peut aussi transformer l’essai sur le terrain. En cas de catastrophe naturelle (comme en ce moment en Gironde, pendant les incendies), les réseaux sociaux peuvent permettre de sécuriser et coordonner les dons sur un secteur. On peut citer les Fridays for future (pour ceux qui ne sont pas bilingues, tenez, c’est cadeau : les vendredis pour le futur). Ce mouvement s’est répandu dans des lieux bien réels, grâce à la puissance des réseaux sociaux qui ont permis de partager photos, slogans et appels à la mobilisation, avec le hashtag #FridaysForFuture comme point de ralliement mondial.

Rappelons enfin que quand il est question de thune, de flouze et de pépettes, les géants du commerce ne rigolent pas (du tout). La pression de 900 000 signatures citoyennes aura ainsi permis à la campagne contre le chalutage en eaux profondes (la pêche qui défonce les fonds marins, pour résumer) de l’ONG Bloom d’aboutir en 2015. Ça date, mais j’en parle car cette victoire est intervenue avant toute obligation légale en France ou en Europe. Quand l’image d’une entreprise est en jeu, bizarrement tout le monde devient soudain vachement tendax du string et l’influence de la société peut donc devancer les lois. C’est beau.
Fais gaffe, y’a des pièges
Je te vois d’ici, enthousiasmé(e) par ces lignes. Même échaudé(e) par les échecs de tes congénères, tu sens déjà peut-être promis à un destin grandiose, voire dramatique, de futur(e) pétitionnaire à succès, le doigt suspendu au-dessus du clic. Calme-toi. Tout n’est pas rose au pays de l’engagement numérique.
Il ne suffit pas de se réveiller un matin, même avec une bonne idée, pour devenir le roi de la pétition. La plupart d’entre elles ne dépasse pas la centaine de signatures et certaines sont pires que négligeables : improbables. Par exemple, on doute que demander à Bouygues Télécom d’offrir une promo à Nico, le community manager de la boîte, soit une démarche parfaitement citoyenne (pour info, cette pétition est fermée et a tout de même récolté près de 1000 signatures. J’aurais tant aimé pouvoir te mettre le lien).
Tu le sais, les réseaux sociaux sont le théâtre du tout et surtout du n’importe quoi, des likes guidés par la viralité, des actions superficielles et ponctuelles pour se donner bonne conscience. Ça porte un nom qui semble sorti d’une geôle du KGB : le slacktivisme. En fait, ça vient juste de l’anglais slack : mou. On l’a tous fait, on peut donc tous s’avouer en se regardant dans le blanc des yeux et sans honte que partager une publi, changer une photo de profil avec un slogan ou pondre un hashtag, même revendicatif, c’est assez nul à chier, en termes de prise de position.
Les pétitions ou engagements foudroyants qui voyagent sur TikTok et Instagram n’échappent pas à la règle. Souvent, ils deviennent un simple recueil ou défilé d’opinions, mais ne vont pas au-delà. Ils ne permettent pas de débattre, par exemple, ou de délibérer. Sitôt likés, oubliés en 3 jours, leur portée est souvent aussi intense qu’une crise existentielle à 40 ans, mais très courte.
Par ailleurs, tous ces engagements qui t’obligent à entrer ton nom, prénom et date de naissance de ton chat sur la toile posent la question de la protection de tes données, qui peuvent être conservées, croisées ou réutilisées. Ces mobilisations donnent aussi de la responsabilité et du pouvoir aux plateformes : elles peuvent choisir quelles causes mettre en avant ou invisibiliser tout en évitant le sensationnalisme pour rester crédibles.
Mais le plus dangereux, c’est l’engagement sous influence. Tu penses être le maître ou la maîtresse de toi-même sur internet? Mouhahaha, pauvre de toi! Nous évoluons tous plus ou moins dans nos petites bulles d’opinion générées par les algorithmes. C’est confortable, une bulle d’opinion. On est si bien dedans, c’est moelleux, on a l’impression qu’on a toujours raison. Le problème, c’est qu’on peut y être désinformé(e) (tu ne vois pas certaines informations, qui ne circulent pas dans ta bulle mais juste à côté, dans celle de tonton Bruno) ou carrément manipulé(e) (tout ce qui circule à l’extérieur de ta bulle peut finir par te paraître faux, immoral ou suspect).
C’est pourquoi, pour rester un super-héros de l’engagement numérique, il vaut mieux te promener hors de ta bulle, avec une double boussole : les valeurs, non négociables (au hasard, hum, justice, dignité humaine, écologie, égalité des droits?) et les positions, révisables (les chiffres, les moyens…). Et te souvenir, le plus souvent possible, qu’il est préférable de critiquer et défendre des idées que des groupes.
À toi de jouer.







Laisser un commentaire