Cet article sonnera sûrement un peu plus personnel et moins sourcé que les précédents (moins déconnant aussi, sûrement). Ça fait un moment qu’il me trotte dans la tête. Les événements mondiaux récents ont achevé de me convaincre de tenter de l’écrire.

À la faveur de la vague du développement personnel qui dure ma foi depuis bien trop longtemps déjà, tu as sûrement entendu, ou prononcé l’une des phrases suivantes :

La priorité c’est moi, maintenant. Je pense à moi d’abord. Chacun ses problèmes. Je me choisis. Mon bien être passe avant tout. Je préfère m’occuper de ma vie. Si ça ne m’apporte rien, j’arrête. Je ne donne plus d’énergie aux autres. Je vis pour moi.

Le moi peut éventuellement englober le conjoint, les enfants ou le poisson rouge de la maison, mais tu as compris l’idée. Et c’est normal que tu comprennes l’idée, tu la vis, tu l’incarnes (malgré toi ou pas), tu la vois, tu la traverses, tu l’expérimentes, tu luttes contre, peut-être : notre société tout entière et l’ensemble des microcosmes qui la constitue sont devenus ceux du développement personnel. Des coachs de vie. De la performance personnelle. De la meilleure version de soi-même.

N’ayons pas peur des mots : de l’individualisme.

Ce n’est ni bien, ni mal. C’est ainsi.

Nous traversons une époque terriblement anxiogène. Investir sur soi, sur sa maison, ses enfants, son corps et ses vacances, c’est la garantie de ne pas trop se tromper, de ne pas risquer la déception et d’avoir un minimum de résultats, quand tout le reste, disons-le sans ambages, part complètement en couilles.

Cette façon de voir le monde et la vie s’est tellement banalisée, diffusée, qu’elle semble devenue aujourd’hui plus qu’une normalité, un but à atteindre. Et moi, je viens te faire chier en te posant cette question : à force de penser d’abord à soi, reste-t-il du temps et des gens pour penser aux autres ?

L’individualisme, c’est quoi ?

Si tu as déjà prononcé ou pensé l’une des phrases sus-citée, je te rassure : tu n’es pas un monstre d’égoïsme qui serait prêt à rouler en SUV sur-climatisé (fuck la planète) sur le premier clampin venu qui aurait l’outrecuidance de respirer le même air que le tien.

Non, l’individualisme veut dire ce qu’il semble vouloir dire : simplement que l’individu devient LA référence, plutôt que le groupe religieux, la famille ou encore la Nation.

Comment donc est-on passé de Dieu, famille, patrie à moi, moi et moi?

T’en as peut-être pas conscience quand tu es parqué(e) dans un RER non climatisé ou bloqué(e) dans les bouchons pour aller gagner ta croûte, mais ton niveau de vie a augmenté. Alors certes, pas forcément par rapport aux dernières années, ni par rapport à tes parents si tu es tout juste lancé(e) dans la vie active. Mais il a augmenté globalement, notamment par rapport à celui de tes grands-parents. La majorité de la population n’est plus dans une logique de survie et peut donc penser un minimum à l’épanouissement et aux loisirs (des gens qui ont fait tout plein d’études disent même qu’on est devenu une civilisation du divertissement et du loisir).

La société française s’est sécularisée, laïcisée. La pratique religieuse, qui permettait autrefois (oui, on peut dire autrefois) de faire communauté, de créer du lien autour de pratiques communes et ritualisées se raréfie. En ricochet les moments ensemble également. La famille élargie (mamie, papi, cousins, frères, soeurs), qui vivait avant au détour du pâté de maison si ce n’est dans la maison, est désormais éclatée aux 4 coins de la France, voire aux 4 coins du monde, et il faut planifier les week-ends pour se retrouver 6 mois à l’avance avec des sondages Whatsapp.

L’allongement des études permet tout un tas de trucs impensables il y a encore 50 ans : la liberté de choisir sa vie, sa trajectoire individuelle, de remettre en cause les modèles familiaux (Je ferai JAMAIS les erreurs de papa/tonton/maman/Roberto, tu m’entends ? JAMAIS!). Tu ajoutes à ça la progression des droits et libertés (contraception, divorce…), la promesse d’atteindre le bonheur éternel grâce au dernier IPhone (ah les enfoirés, c’est presque le même que celui d’avant), l’affaiblissement du collectif de travail, l’anonymat des grandes villes, la mise en scène permanente de soi-même sur les réseaux sociaux et tu auras un aperçu des évolutions fulgurantes que notre société a connues en quelques décennies et qui font que le moi a peu à peu pris le pas sur le nous.

Que diable le développement personnel vient-il foutre ici?

Le développement personnel est, en quelque sorte, l’artefact de tout le bordel décrit plus haut, c’est à dire un processus produit par nous-mêmes, petites fourmis humaines, pour tenter de gérer un peu mieux, ou un peu moins mal, les multiples transformations sociétales et le renversement de l’échelle des valeurs qui nous tombent dessus depuis les années 2000.

Naturellement, le développement personnel part d’une idée et d’un but louables et plus ou moins utiles: mieux se connaître, améliorer son bien-être, développer ses compétences, encourager le changement, sortir des dépendances affectives, avoir des abdos apparents et des placards bien rangés…il permet d’ailleurs, parfois, d’y parvenir. Il y a maintenant des coachs en tout : sport, carrière professionnelle, parentalité, couple, séduction, divorce, sexualité, sommeil, finances, immobilier, créateurs de contenu, stylisme, nutrition, rangement et même féminin sacré -ce dernier vaut son pesant de cacahuètes (et je t’ai pas tout listé, ils ont une imagination débordante ces coachs).

Bien-sûr, dans un monde qui n’existe pas, on voudrait tous un cul de compét’, faire de son ex-mari son best partenaire parental et réussir son divorce (dans un monde idéal, on ne divorce pas, tu as raison), dormir 9h par nuit sans ronfler, avoir une baraque de 250 m2 avec piscine et climatisation (the new luxe en 2026) et un nourrisson qui fait ses nuits en 3 jours – voire à la maternité si on est joueur.

Il ne faut pas avoir fait Polytechnique pour savoir que ce n’est pas possible. Par contre, notre époque nous fait croire que c’est réellement souhaitable. Et que pour y parvenir, attention mesdames et messieurs, il suffit de faire des efforts. Avec le développement personnel, c’est formidable : tout dépend de soi et tout tourne autour de soi. Si on accepte de se transformer en projet perpétuel (perdre 5 kilos, faire un voyage en Afrique du Sud, se reconvertir, transformer ses gamins en êtres suprêmement cultivés et quand on a par miracle coché ces objectifs, on recommence avec d’autres), on atteindra le bonheur.

Avec le développement personnel, on ne parle pas trop-trop des inégalités et déterminants sociaux, familiaux, de santé ou économiques (c’est pas beau, ça fait tache, c’est pas vendeur, mais chut) : les solutions sont en toi et tu es responsable de ta félicité. Si les autres t’empêchent de l’atteindre, parce qu’ils sont chiants, imparfaits, pas d’accord avec toi ou puent des pieds, pas grave : tu peux te recentrer sur toi ou carrément les virer de ta vie.

Alors bien entendu, je caricature. Évidemment, il est hors de question de garder autour de soi des personnes nocives et apprendre à dire non est fondamental. Le développement personnel peut être un outil utile, un levier ponctuel pour aller mieux. Le problème, c’est que, quelque soit le nom qu’on lui donne – développement, accomplissement, cheminement personnel – il a infusé notre vision de la société, bien plus profondément qu’on ne le pense.

Aujourd’hui, beaucoup de gens ont comme horizon la question suivante : comment puis-je aller mieux?

Ouais, et faudrait avoir quoi, comme horizon ?

Notre société a-t-elle vraiment besoin de gens qui font d’eux-mêmes leur priorité ?

La montée du « moi d’abord » a bien d’autres conséquences que la multiplication des salles de sport et des comptes fitness sur Instagram. Quand les autres passent au second plan, c’est l’ensemble de la collectivité qui se rabougrit, au sens propre : les gens ont plus de difficultés à accepter les contraintes communes (et pourquoi je paierais des impôts pour entretenir toutes ces feignasses et tous ces biiiiiiiiip, hein ?), ils voient leur confiance dans les institutions baisser, parce qu’ils estiment ne plus faire partie de ces institutions communes, les solidarités s’affaiblissent (demandez aux responsables associatifs, politiques et syndicaux leur combat digne de Frodon contre le Mordor pour recruter).

Quand les gens s’engagent encore, ils le font souvent « à la carte », sur leurs propres causes : leur communauté, leurs centres d’intérêt, ou alors au coup par coup (après une catastrophe naturelle ou quand une pétition fait le buzz, ce qui est mieux que rien et il faut évidemment saluer et admirer ceux qui le font).

Chacun défend son pré-carré et les décisions collectives, qui concernent une majorité de personnes, sont de moins en moins comprises si elles ne servent pas des intérêts personnels (je suis bientôt à la retraite, donc je vote pour un parti qui propose la retraite à 60 ans, peu importe si ça conduit à la ruine nationale, après moi le déluge). On attend des résultats politiques et législatifs immédiats, on ne supporte plus le temps long, on voudrait de la performance dans la vie publique au même titre que dans sa vie personnelle.

Mais l’une des conséquences les plus visibles et insidieuses de l’individualisme, c’est la perte de l’humanisme.

Personnellement, quand, sous des articles annonçant plus de 100 migrants noyés à Ceuta, je lis des commentaires tels que « c’est pas assez », ou « 100% de ceux qui n’ont pas migré sont en vie », je me dis que le monde va mal. Très mal.

L’humanisme, c’est penser que l’humain est la valeur suprême et que cette valeur ultime devrait être la priorité et présider à toutes les réactions et toutes les décisions politiques. Oui, tu as le nez creux, les religions placent souvent l’humain au centre de leur doctrine. Et ce n’est pas un hasard si leur affaiblissement s’accompagne d’un tout un tas de phénomènes qui déglinguent dangereusement nos sociétés occidentales :

  • La déshumanisation : les autres ? Des catégories (les migrants. Les assistés. Les riches. Les vénézuéliens. Les fonctionnaires). Surtout pas des individus, avec leurs propres projets, leurs rêves, leurs habitudes et leurs espoirs.
  • L’indifférence : les souffrances des autres font iech et fatiguent, franchement. Et puis ils/elles s’inventent des problèmes en vrai.
  • Le repli sur soi : mes intérêts, mes préoccupations et ceux de mes proches avant ceux de la collectivité.
  • L’utilitarisme des relations : si je garde untel dans ma vie, qu’est-ce que ça va m’apporter ?
  • La polarisation : t’es pas d’accord avec moi ? T’es donc un ennemi, et pas seulement quelqu’un qui pense autrement.

Alors bien-sûr, nous ne sommes pas à Bisounoursland et notre compassion n’est pas infinie ni extensible. Il est tout à fait normal de se sentir davantage touché par un incendie en Gironde, là où habite notre copine de fac et où on a déjà passé nos vacances, que par une inondation au Japon. Par un noyé marocain qui a migré comme quelqu’un de notre famille, que par les victimes du virus Ebola qui sévit actuellement en Afrique. Nous fonctionnons de manière assez basique par proximité et par transposition (ça pourrait être ma sœur/mon oncle/mon voisin).

Bien-sûr, nous ne pouvons ouvrir notre bourse et notre cœur à tous les malheurs du monde. Nous deviendrions complètement tarés et dépressifs.

Non, il s’agit seulement de se souvenir d’une maxime très simple, et que pourtant nombre de nos contemporains semblent avoir oublié : une vie vaut une vie. Ni plus, ni moins. Et de là, se rappeler que derrière chaque mort, derrière chaque chiffre, il y a une personne qui a grandi, ri, pleuré, vécu, espéré, souffert, et une famille ou des amis, même peu nombreux, qui la pleurent.

Et comment on fait, pour ne pas oublier notre humanité ?

Tu peux par exemple lire ou écouter des récits individuels. Lire ou écouter des récits individuels, c’est mettre un nom, un visage, des mots, des actes sur l’anonymat englobant, implacable, interchangeable des récits et des statistiques collectifs.

Le journal Le Monde en propose régulièrement (ici, cet incroyable et anthologique récit ici, mais encore là), et c’est heureux. Ce n’est pas de l’anecdote. C’est une manière de toucher à l’universalité en faisant vibrer la corde particulière qui nous relie tous, en tant qu’êtres humains.

Au quotidien, remettre du lien et de la sociabilité autour de toi, même à une échelle qui peut te sembler ridicule : discuter avec un ou une inconnu(e) – ça m’arrive parfois dans le train et c’est fou comme le début ou la fin de journée sonne différemment – proposer ton aide lors d’une kermesse (oui, les kermesses pour les parents bénévoles sont l’antichambre de l’enfer, oui, on a tous mieux à faire), proposer ton aide à une personne âgée (ou jeune, ça marche aussi), faire du bénévolat (même de temps en temps, même une seule fois), demander des nouvelles d’un(e) collègue, garder l’enfant d’une voisine pour la dépanner.

Je suis persuadée que pour aller mieux, tant à l’échelle individuelle que collective, nous n’avons pas besoin de nous mettre, en tant que personne, au centre de notre vie. Nous avons besoin de regarder ailleurs et parfois, juste autour de nous. De tendre une main gratuitement. De nous engager.

De nous laisser toucher par la vie des autres.

2 réponses à « Pourquoi la vie des autres doit continuer à nous toucher »

  1. Avatar de serene55a9ac75c3
    serene55a9ac75c3

    Un article qui fait du bien, et qui touche profondément. À l’heure où l’on nous pousse sans cesse à nous recentrer sur nous-mêmes, ça fait du bien de se rappeler que la vie des autres peut aussi nous émouvoir et nous rendre plus humains (et si on lançait le concept de développement INTERpersonnel ?!). Merci pour cette réflexion, à la fois juste et nécessaire. ❤️

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    1. Avatar de Liv Publica

      Coucou Serene (ahahahah)! Merci beaucoup pour ce commentaire qui vaut double parce que c’est toi! Je valide complètement l’idée de développement interpersonnel…Et si on écrivait un livre ? 😀

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Si tu as échoué ici, c’est que tu t’intéresses un minimum à la citoyenneté, à la vie publique et à la démocratie (ou alors parce qu’on t’a filé le lien du site, tout simplement). Des thèmes importants, mais potentiellement (très très) chiants.

Ça tombe bien, ici, j’explore tout ça autrement avec des articles réguliers (c’est moi qui décide de la fréquence, eh ouais) qui, promis, t’apprendront des trucs sans te plonger dans les abîmes mortels de l’ennui.

On parie que tu vas rester ?

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