Ça y est, les municipales sont (enfin ?) passées ! Que tu aies voté, fait un barbecue (quelle météo en mars 2026, mes amis !), fait les deux, que tu sois renseigné(e) sur la question ou non, tu as sûrement vu passer l’information selon laquelle le taux d’abstention est en nette progression sur cette élection traditionnellement mobilisatrice. En particulier, as-tu vu passer les chiffres complètement fous témoignant que dans les années 60/70, près de 8 électeurs sur 10 se déplaçaient (sans pistolet sur la tempe ni pourboire à la sortie, je t’assure) quelle que soit l’élection, contre moins d’1 électeur sur 2 aujourd’hui ?
Rassure-toi, je ne vais pas brandir la vieille rengaine du « c’était mieux avant ». Mais tout de même, ce fossé grandissant a de quoi fasciner. Quel était l’état d’esprit de nos ancêtres pour accomplir si consciencieusement leur devoir citoyen ? Quelles sont les raisons qui peuvent expliquer qu’aujourd’hui, aller voter ne va manifestement plus de soi pour de nombreux français ? Et enfin, faut-il avoir peur de l’armée des non-votants ?

Tu crois savoir ce qu’est l’abstention, hein? Parle pas trop vite !
Abstention, abstention…on lit souvent ce mot au sein d’analyses alarmistes, de graphiques descendants dignes d’un krach boursier et de constats implacables. Les votants ne comprennent pas qu’on ne puisse pas voter, quand les non-votants se demandent comment on peut encore décemment se rendre aux urnes. Mais s’abstenir de voter, c’est quoi exactement ?
Tout d’abord, pour s’abstenir, il faut s’inscrire. Eh oui. Tu n’es pas comptabilisé(e) dans les abstentions si tu ne votes pas en n’étant pas inscrit(e) sur les listes électorales. Un abstentionniste, c’est une personne qui a fait l’effort de s’inscrire un jour sur les listes, qui a peut-être même une belle carte d’électeur un peu froissée dans son portefeuille, mais qui ne va pas voter. Voilà. L’abstentionniste, ce n’est pas non plus celui qui vote nul (traduction : dans un geste rageur ou théâtral, déchirer ou raturer copieusement, voire très vulgairement son bulletin), ni celui qui vote blanc (traduction : y aller, mais ne rien mettre dans l’enveloppe, ou rien sur le petit papier. Tendance minimaliste).
Il y a l’abstentionniste volontaire : J’irai pas, flemme. C’est tous les mêmes. Et pourquoi voter alors qu’il n’y a qu’une liste ? Si je vote blanc, ça ne compte pour rien, alors que mon abstention est comptabilisée. C’est trop chiant de faire une procuration. Je sais déjà que mon maire sera réélu avec un score digne d’une dictature soviétique.
Il y a l’abstentionniste involontaire ou contraint : Quoi ? Fallait voter ? Et merde, trop tard. Je travaille aux horaires de vote. J’ai voulu m’inscrire, mais je m’y suis pris(e) au dernier moment. Je viens de déménager. J’ai été radié à l’insu de mon plein gré.
L’abstentionniste intermittent : Là je vote, là je ne vote plus. Je vote, je ne vote plus. Je ne vote plus, je vote.
Et enfin, l’abstentionniste ponctuel : les élections européennes, je m’en tamponne le coquillard. Y’a le mariage de ma cousine ce week-end-là.
Tu l’auras compris, il n’y a pas un abstentionniste mais des abstentionnistes. S’ils ne votent pas, c’est pour des raisons de contexte personnel, médiatique, ça tient à l’endroit où vivent, au métier qu’ils exercent et même à la place qu’ils occupent dans l’entreprise, à l’éducation qu’ils ont reçue, à leur trajectoire de citoyen, à leurs expériences passées…Globalement, les statistiques disent que les abstentionnistes d’aujourd’hui sont peu ou pas diplômés, moins ou mal informés -donc moins au fait des enjeux, de l’offre politique, du contexte médiatique- viennent de familles où l’on ne vote pas ou plus, portent des chaussettes dépareillées et ne raclent pas leurs yaourts (trouve les intrus).
Comment diantre en sommes-nous arrivés là ? Regardons en arrière pour mieux comprendre.
Avant…c’était avant
Imagine-toi ta grand-mère, ou ton arrière-grand-père (si toi ou tes parents n’êtes pas nés en France, imagine-donc ceux de ton pote). Ils naissaient, grandissaient, se mariaient et vivaient (et mouraient, bah oui, il faut bien) dans des bassins géographiques restreints, voire immuables. La cousine du voisin du tonton de la sœur connaissait le frère de la belle-sœur du cousin. On déménageait moins. On avait un lien durable avec son lieu de vie, et l’on connaissait donc à peu près le contexte, les enjeux et les figures publiques qui gravitaient autour de nous.
Les réseaux sociaux n’existaient pas et sans eux, les avis et commentaires plus ou moins (surtout moins) pertinents sur l’actualité non plus. Les budgets participatifs, les consultations et pétitions en ligne, tout cela était looooin de voir le jour. Le vote était l’un des seuls canaux d’expression citoyen.
Les partis politiques étaient moins nombreux. Il n’y avait pas d’affiches ni de programmes violet, vert pâle, dégradé jaune et vert, mauve, bleu outremer et bleu moyen. Le clivage droite-gauche était plus clair, la fidélité aux partis plus évidente. Les expressions consacrées « tous pourri(e)s » ou « il a des casseroles au c.. » n’étaient pas si célèbres et de fait, on était plus confiant envers les élus et les institutions.

Le voisin votait. La copine votait. Le prof des enfants votait. La commerçante du coin votait. Le conducteur de bus votait. Dans ces circonstances, et sous le regard inquisiteur, moralisateur ou simplement fédérateur de la communauté, ta grand-mère ou ton arrière-grand-père (ou ceux de ton pote, concentre-toi un peu) faisaient comme tout le monde, tu as deviné : ils votaient. En résumé, le vote était davantage vu comme un devoir que comme un choix personnel.
Le contraste avec 2026 est pour le moins saisissant. En caricaturant, on pourrait dire qu’aujourd’hui, une moitié des français s’en vont gaillardement voter à chaque élection, pendant que l’autre moitié préfère rester à la maison. Faut-il vouer au bûcher, au fouet et à tous les enfers ces parfaits récalcitrants ?
Maintenant…c’est 2026, et ça n’a rien à voir
Chacun y va en tout cas de son explication bistro-sociologique : les français s’en foutent. Les français ont mieux à faire. Les français sont en grève électorale. Les français se révoltent.
Chacun y va, aussi, de sa condamnation qui sonne parfois comme moralement supérieure : nos ancêtres se sont battus pour qu’on puisse voter. T’as pas voté, maintenant tu as un député/maire/élu non désiré, viens pas te plaindre.
En réalité, même si l’abstention participe d’une volonté, elle ne nous tombe pas bêtement dessus comme un coup de foudre au lycée (ou plus tard, la vie étant pleine de surprises). Elle n’est pas non plus un choix tout à fait conscient. Elle s’inscrit dans un contexte et une époque bien particulière : la nôtre.
Tu veux un exemple ? Aux dernières élections municipales, la participation s’est effondrée dans les communes de moins de 1000 habitants. En cause, la nouvelle obligation de faire comme tout le monde, c’est-à-dire de présenter des listes paritaires (mais si, l’égalité femmes-hommes, tout ça). Alors oui, ça part d’un grand et noble sentiment. Le problème, c’est que dans les petites communes il n’y a par définition pas foule, il est donc très compliqué de faire noblement paritaire, même si on en a envie. La possibilité d’intervenir sur les listes (le fameux panachage) a disparu et les listes présentées dans ces contrées cette année s’élevaient souvent au nombre tout à fait délirant de…1. Pourquoi aller voter quand on sait d’avance qui va être élu ?
Autre exemple. Plus, dans son travail, on a l’impression d’être reconnu (bien payé(e) ?), d’avoir de bonnes conditions d’emploi, des rapports sains avec la hiérarchie, de compter en tant qu’individu, de rigoler avec les collègues, de bien manger à la cantine et d’avoir le sentiment de faire partie d’un collectif (ça fait rêver, je sais), plus on va s’investir dans la vie citoyenne et donc voter. L’influence va jusque-là, eh oui. Or, on ne peut pas dire que le contexte économique et social actuel soit des plus folichons.
T’es toujours pas convaincu(e) ? Et si je te parle étoiles de David, mains rouges ? Comme dans un film d’espionnage mais sans le bel acteur gentil aux bras musclés pour nous délivrer des méchants conspirateurs, il faut en avoir conscience : les ingérences étrangères, relayées via les réseaux sociaux, sont de plus en plus nombreuses. Elles visent à nous diviser, à hystériser les débats, bref parlons clairement : à foutre la merde, et le pire c’est que ça fonctionne. Dans la population, ça augmente le sentiment de défiance, autrement dit le fameux On ne nous dit pas tout.
Tout. N’est. Pas. Perdu.
Bon. Si tu es toujours là, tu dois en être à un stade de dépression fulgurante, et te dire, au choix : bah on n’est pas sortis de l’auberge, et nous v’là bien tiens, c’est bien beau mais kékonfé maintenant, et autres réflexions hautement philosophiques.
Tu l’auras compris, l’abstention est un phénomène complexe. En plus, elle n’est pas forcément synonyme de je-m’en-foutisme ou de désengagement. Les jeunes, par exemple, votent moins, mais peuvent se mobiliser autrement : manifestations, blocages, engagement associatif, initiatives sur les réseaux sociaux…

Reste que le vote est une composante majeure de la démocratie, et que le voir plonger la fragilise et n’est jamais une bonne nouvelle. Outre le problème de légitimité des élus-mal-élus, le fait que certaines catégories votent davantage -au hasard, les gens d’un certain âge, les gens qui ont fait des études et les gens qui ont de l’argent- peut produire un déséquilibre des forces en place et favoriser certaines décisions politiques au détriment d’autres. Tu te doutes bien que ta voisine parisienne de 72 ans ex-gynécologue n’a pas les mêmes priorités que ton cousin de 23 ans encore en études et vivant en province, et que l’homme ou la femme politique en ont parfaitement conscience.
Mais que faire, je te le demande ?
Alors oui, la première chose qui te vient à l’esprit, c’est surtout ce que certains élus et politiques, EUX, pourraient faire, en vrac et de manière non exhaustive : s’engager à réellement tenir leurs promesses, éviter de se retrouver en procès, voire en prison, pour prise illégale d’intérêts, corruption ou détournement de fonds publics. Ça arrangerait vraiment tout le monde.
Mais vous, nous, toi, moi avons aussi un rôle à jouer. En informant et éduquant (nos enfants, nos élèves, nos amis, et nous-mêmes !), en expliquant comment fonctionnent notre pays et nos institutions (la raison d’être de ce site !), on développe l’esprit critique et en ricochet, l’implication dans la vie publique. On peut aussi mobiliser les jeunes via les réseaux, organiser des campagnes de communication, cibler les écoles et les universités (ce que font des associations comme le Mouvement Marianne).
Et pourquoi pas, avoir la hardiesse de mettre sur la table des idées déjà débattues, mais jamais tranchées : rendre le vote obligatoire comme chez nos amis belges, reconnaître le vote blanc, ou encore mettre en place des incitations : un chemin Shokobons® jusqu’au bureau de vote pourrait par exemple en motiver certains.
Si tu as d’autres lumineuses idées sous le coude, n’hésite surtout pas à les partager en commentaire, avec grandeur et audace.
Sources : Le Monde.fr, Vie Publique.fr



Laisser un commentaire